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  • ABIDJAN BRULE T IL ? OUATTARA LECTEUR DE MALAPARTE


     

    Par

    Michel Galy

     

    Qui dirige la guerre civile contre le régime de Laurent Gbagbo ?  Peut être faudrait il dire « Guillaume Soro », tant l’option militaire lui reste assignée, dans un jeu de rôle peut être réglé avec son mentor et « président », Alassane Dramane Ouattara, si ce n’est le nouveau « général » Ibrahim Coulibaly, selon la dernière rumeur (ex garde du corps d’ADO et éphémère leader de la rébellion) ? Ou bien faut il mettre aussi en ligne ONUCI et surtout « Force licorne » ? Tant certaines techniques de guérilla urbaine se trouvent alliées visiblement à cette vieille tradition de la « guerre révolutionnaire » , tout ce savoir pratique sur les émeutes- et comment les réprimer, le contrôle des communautés villageoises- et le perpétuel renseignement, lié - via l’Infanterie de Marine, à la tradition coloniale la plus classique ; considérons donc « Ouattara » comme un emblème, le Signifiant d’un « intellectuel collectif » et voyons comment il applique la théorie à la chose militaire.

     

    ALASSANE OUATTARA ET LA CONQUETE DU POUVOIR

     

     La phase actuelle de tentative de contrôle d'Abidjan peut être mise en perspective par la longue durée de la conquête du pouvoir par Alassane Ouattara, depuis sa nomination « sous influence »par Félix Houphouët Boigny, en 1990, comme premier ministre (et gouvernant de fait, les derniers temps, par substitution à un vieux président très affaibli).

    Au delà des controverses sur sa nationalité d'origine, il faut bien  reconnaître son extériorité culturelle et personnelle au monde politique ivoirien (et à la connaissance en profondeur de ses modes de vie) jusqu'à la fondation du RDR.

     

    A cause du poids minoritaire du « bloc ethnico régional » qui le soutient (« dyoula », ce nouvel ethnonyme contemporain, regroupe les originaires du Nord de la Cote d'Ivoire, principalement Malinkés et Senoufo- mais aussi, et c'est bien le problème fondamental de la nation ivoirienne, les quelques 27% d'étrangers migrants, issus surtout du monde sahélien mandingue), M. Ouattara se trouve devant une alternative constante: soit passer des alliances, soit trouver une voie parallèle d'accéder au pouvoir.

     Il adoptera en fait les deux : d'un coté son alliance implicite avec la communauté « dyoula » non ivoirienne (comme les très nombreux ressortissants du Mali et du Burkina : 3 à 4 millions dans le Sud ivoirien) en fait le candidat naturel d'une minorité migrante qui même à la 3° génération ne peut obtenir la nationalité ivoirienne:un changement législatif ou réglementaire les concernant lui donnerait (aux nordistes en général) une majorité automatique à l'avenir.

    En attendant que ces règles de nationalité soient revues (les étrangers ne votant évidemment pas) une alliance interne Ouattara-Bédié(et au-delà électorat dyoula-akan ) a été rendue possible par une exclusion progressive du pouvoir et des prébendes du vieux parti , le PDCI RDA. Ce qui peut paraître une erreur stratégique majeure de la part de M. Gbagbo et de son parti, le FPI, était basé sur une analyse classiciste de la société ivoirienne. Analyse juste dans la capitale (où la population nordiste, toutes nationalités confondues, représente au moins 50 % de la population et le bloc akan- dont les baoulé, environ 20%), erroné dans les campagnes (où les akan et les dyoula ont voté sur des bases très ethnicistes) d’après les résultats des dernières élections de décembre 2010. Si on considère en effet que chacun des trois grands « blocs ethnico- régionaux » contrôle environ 1/3 de la population (et de l'électorat), seule une alliance bloc krou- bloc akan(en somme les « sudistes ») pouvait empêcher l'hégémonie d'ADO et du bloc « dyoula »- alors que en septembre 2002, devant l’invasion rebelle, l’union sacrée des sudistes ralliait bété et baoulé,  FPI  et PDCI autour des institutions républicaines- et implicitement contre Ouattara et son parti, le RDR.

     

    LE PARI RISQUE DU FPI ET LES ALLIANCES DU RDR

    Le FPI, malgré les analyses politiques de terrain a fait pour les dernières élections (malgré les avertissements des sociologues connaisseurs du « pays réel ») le pari risqué  d'une nouvelle Cote d'ivoire débarrassée du « joug ethnique » qui serait remplacé autour de Laurent Gbagbo, à la fois par un pouvoir charismatique amplifié par les médias d'Etat et à ses côtés par une alliance interclassiciste et « progressiste ».

    La tactique classique des « technologies électorales à l’ivoirienne »  du parti présidentiel, a aussi échoué : malgré les traditions bien houphouétiste des cadeaux préélectoraux, de la conquête des populations par le ralliement (souvent intéressé !) des leaders. Le « réflexe légitimiste » autour du président en place n’a pas non plus fonctionné, tandis que l’ analyse politologique appliquée en termes de néopatrimonialisme, voire de caciquisme local(chaque notable drainant sa « clientèle » , qui n’est pas qu’ électorale) a échoué pour l’électorat baoulé et dyoula : la conquête à la marge de l'électorat Pdci( et singulièrement baoulé) s'est traduit par des cooptations individuelles, des rachats de notables , des mesures de développement ponctuelles(du genre des sous préfectures multipliées sans nécessité administrative), des tentatives de casser l'unité du parti d'Henri Konan Bédié, des mesures symboliques fortes- comme le maintien artificiel de  Yamoussoukro comme capitale politique – tout cela en vain !

     

    La politique d'Alassanne Ouattara, de son coté, a été bel et bien inverse: ralliement de M.  Konan Bédié et du PDCI, alliance depuis 2002 avec la diplomatie française (et plus généralement appui sur ses réseaux internationaux personnels, notamment ceux du  FMI) et la presse internationale (en particulier la « presse Rothschild », systématiquement favorable: cf l'étonnante et intrigante filiation Stephen Smith –Hoffnung – Cessou de Libération), qui en fait effectivement le candidat de l’étranger (et non « étranger »-comme s'en est ancrée pourtant la croyance au Sud).

    Objectivement, l’étonnant formatage des médias occidentaux et la mise en condition des opinions publiques est le meilleur appui du leader du RDR à l’étranger, et si l’on suit les analyses gramsciennes, le préalable idéologique aux appuis politiques, puis militaires- ce qu’à longtemps sous estimé le régime de Laurent Gbagbo, faisant à l’inverse le choix d’un repli sur la scène nationale.

    Les solidarités ethniques et les « technologies électorales » ont fait le reste: en décembre, l'électorat baoulé et plus généralement akan a voté Konan Bédié comme un seul homme, puis – et c'est là le plus étonnant, s’est reporté massivement sur ADO: la persistance de ce que Mémel Foté nommait « destinée manifeste » pour les akan à gouverner[1] avait fait minimiser leur amertume d'être exclus du pouvoir et de ses prébendes. La « gouvernance par la violence »[2] au Nord rendant impossible toute opposition et élection démocratique a été illustrée jusqu’à la caricature par des scores « à la soviétique » portant M. Ouattara à plus de 95% dans certaines localités, éliminant le FPI (ce qui est possible) et même l’électorat PDC I (ce qui est une preuve de fraude, si l’on considère les élections précédentes ) ; par ailleurs les chiffres des électeurs dépassant souvent ceux des habitants, seule la nationalité accordée dans les zones rebelles à des sahéliens et/ou des fraudes massives peuvent expliquer d’étonnants et univoques résultats.

    UN CONFLIT EN TROIS TEMPS

     

    En 2000, la décision pour le moins paradoxale d'ADO de faire voter ses partisans en faveur de la Constitution -prévue pour l’exclure, n'avait qu'un but: empêcher le pays- et les observateurs extérieurs, de réaliser les 30% environ des votes qu'il aurait enregistrés s’il avait été le seul  à préconiser le « non ».

    Des lors de 2000 jusqu'à aujourd’hui M. Ouattara a développé une stratégie en permanence double: d'extraversion et d'alliances ouvertes à l'intérieur, d' instrumentalisation de l'ethnicité et de conquête militaire de l’autre.

    Le premier temps est bien évidemment, en 2002, celui de la conquête du Nord -faute on le sait de conquérir l'ensemble du territoire, objectif initialement prévu.
    Pour un observateur sur la longue durée, sa proximité avec les acteurs du coup d’Etat est suffisamment probante pour le lui attribuer avec une forte probabilité, même si les commanditaires extérieurs- à l’exception de M. Compaoré (qui a fourni la « base arrière » du Burkina, des instructeurs, du matériel militaire et peut être des soldats), et les financiers restent mal connus.

    Une phase parallèle serait la série des « négociations internationales » où le pouvoir de Laurent Gbagbo a tout cédé, sans contreparties: notamment la composition déséquilibrée de la CEI, la candidature et la nationalité même de M. Ouattara, la composition du corps électoral et l'organisation des élections, la mise sous tutelle rampante du pays loyaliste par les deux corps expéditionnaires: force Licorne et ONUCI. L’extraversion du combat politique a fonctionné à l'avantage d'ADO, avec l aide de la diplomatie française.

    La deuxième phase est elle d'un processus électoral conçu comme la « continuation de la guerre par d'autres moyens », notamment dans la partie Nord occupée par un régime rebelle qui n'est autre que racket, violence arbitraire et élimination de toute opposition.

    Or, «  une élection n'a de sens que si elle est approuvée comme mode de régulation politique par tous ceux qui y participent. Autrement dit : pas d'élection sans démocratie instituée, pas de démocratie possible sans Etat installé, et pas d'Etat concevable sans nation construite autour d'un contrat social. On voit bien, par exemple dans le cas ivoirien, que le vrai défi d'une élection est de faire en sorte que la minorité battue tienne son échec pour légitime », affirme le spécialiste Bertrand Badie de l’Institut d’Etudes politiques de Paris, dans un entretien qui pourrait constituer la base d'une analyse théorique de  la situation politologique ivoirienne.

    Il conclue significativement sur l’échec récent, en réinterprétant pour l’occasion la « formule canonique » de Clausewitz: « En Côte d'Ivoire, l'élection n'apparaissait que comme le prolongement de la guerre intestine amorcée en 2002 en mobilisant d'autres moyens ; on ne s'étonnera pas que les résultats électoraux soient eux aussi le prolongement de la guerre civile par d'autres moyens ».

    La cause profonde n’est pas que l’adoption d’une tactique volontariste et militariste, mais d’un échec structurel, toujours d’ après Badie du « système de gouvernance mondiale » :d’un interventionnisme sans précédent des Nations Unies qui ont en quelque sorte « pris le pouvoir par le haut » dans la dernière décennie- comme auparavant les institutions de Bretton Woods(dont se réclame M. Ouattara) l’avaient fait dans les « deux décennies perdues du développement », pour toute l’Afrique sub- saharienne, y compris la Cote d’Ivoire.

    Allant plus loin, Bertrand Badie pointe l’ impossibilité d'organiser des élections libres et représentatives sous contrôle et occupation internationale, si certaines conditions n’ont pas été remplies ;au Mozambique, au Liberia, en Sierra Leone, « au-delà du travail déjà souligné de démilitarisation, un vrai effort de réintégration nationale a été accompli, de renouvellement des administrations rendues plus civiles et davantage plurales, de mise à l'écart des seigneurs de la guerre, souvent, comme en Sierra Leone ou au Liberia, grâce aux tribunaux spéciaux, d'un réel effort de conviction pour que les adversaires d'hier deviennent des partenaires politiques aujourd'hui. Bref, on a à un moment su faire l'effort d'aller vers les sociétés en crise et de leur redonner un minimum de vie et d'intégration. Aujourd'hui, il ne semble rester que des obsessions de puissance ou de micropuissance, une survalorisation du politique et du militaire, c'est-à-dire tout ce qu'il faut pour aboutir à l'échec ».

    Erreurs qui discréditent définitivement l’ONU en Cote d’Ivoire, notamment le représentant spécial du secrétaire général, M. Choï : pour le politologue parisien en effet, « il faut bien admettre que les Nations unies se sont placées dans une impasse qui, en l'occurrence, a de multiples facettes. D'abord, l'ONU s'est piégée par excès de confiance : une authentification de résultats électoraux obtenue dans un contexte si tendu aurait dû mobiliser davantage de moyens, plus de temps, et plus de garanties qui auraient ainsi désarmé par avance d'éventuelles contestations. En allant trop vite dans cette œuvre périlleuse de substitution à un souverain national, elle s'oblige maintenant à ne pas se dédire et se place objectivement dans une situation conflictuelle. Les Nations unies perdent une bonne partie de leur légitimité, comme tout médiateur, dès lors qu'elles ne sont pas reconnues comme acteur impartial par les deux partenaires ».[3]

     

    LA BATAILLE  D’ ABIDJAN

     

     

    La troisième phase est en effet de la « conquête du Sud » et de la « bataille d'Abidjan » qui n'en est qu'un épisode. Les buts et les méthodes de la guérilla urbaine, replacée dans le recommencement d’une guerre civile à outrance sont plus complexes qu’il n’y parait.

    Dans le contexte politico-militaire déjà analysé, la « bataille d’Abidjan »s’appuie à la fois sur le Nord et les troupes rebelles, sur le noyau de combattants regroupés à l’hôtel du Golf, mais aussi, indirectement ou directement, sur la force Licorne et l’Onuci (et peut être , mais cela reste à prouver, sur un « commando ECOMOG » formé de militaires de pays CDEAO, comme le Burkina ou Nigeria, et encore Libéria); et enfin le « milieu » sociétal de la guérilla urbaine semble bien les quartiers « dyoula », nordistes ivoiriens et étrangers mêlés, à savoir Abobo et Anyama, Adjamé et les quartiers mixtes comme Koumassi ou Marcory

    Il s’agit moins d’ailleurs de conquêtes territoriales que de ségrégation et purification ethnique, pour aboutir à des quartiers homogènes, sur le « modèle de Brazzaville », par référence à la guerre au Congo (1997-1999[4]). Elargir la base sociale de la rébellion à  partir d’un groupe restreint de combattants : telle parait être la tactique, qui a si bien réussi au Nord, et qui est tentée dans les quartiers « dyoula » d’Abobo et Anyama- puis étendue à d'autres quartiers de la capitale, en s’appuyant notamment, comme en 2002, sur les micro quartiers précaires e t les bidonvilles.

    Enfin, et ce but n’est nullement incompatible avec le premier, il s’agit aussi de rendre la capitale littéralement ingouvernable, à la fois pour démontrer l’incapacité du camp Gbagbo à gouverner, faire tomber les couches moyennes et les Akan côté ouattariste, et à terme de provoquer une intervention internationale dans la capitale.

    Sur le plan militaire, le « centre de commandement de la République du Golf » coordonne les actions dans la capitale, avec les troupes rebelles du Nord – tout en restant en liaison permanente avec les chancelleries occidentales et les corps expéditionnaires

    Le premier assaut frontal contre les sièges des media (RTI) et du pouvoir (Présidence, Primature) ayant échoué dans le sang le 16 décembre, d'autres cibles moins classiques des coups d’Etat sont visées, avec des succès inégaux ;  la double stratégie déjà analysée se reproduit : extraversion diplomatique d'un coté, subversion localisée en « tache d’huile » et descente du Nord de l’autre.

    Curzio Malaparte conseille en effet dans son célèbre ouvrage sur la «  Technique du coup d'Etat »[5] un mode d’intervention innovant: «  La clé de l’Etat, ce n’est pas l’organisation bureaucratique et politique, mais l’organisation technique, c’est-à-dire les centrales électriques, les chemins de fer, les téléphones, le port, etc. »

    On remarquera en effet que le relais de la RTI, opportunément situé à Abobo a été touché dans les combats récents autour de ce quartier rebaptisé « Bagdad », privant le pouvoir de M. Gbagbo de son arme médiatique la plus efficace. Mais depuis l’hôtel du Golf et son contre –gouvernement s’est mis en place une tactique d’étouffement économique qui au-delà de l’infrastructure physique de la Ville, vise à paralyser tous les secteurs, appareils techniques, organisations d’Etat, parfois réels, parfois virtuels- et qui n’est objectivement possible qu’avec l’alliance et la complicité des puissances africaines et occidentales alliées à M. Ouattara.

    Effectivement, l'étau se resserre pour les couches urbaines moyennes qui voient arriver leur propre destruction:fin des comptes en banques, des transferts d’argent de la diaspora et de la monnaie, télévision et radios subverties ou supprimées, pénuries multiples (alimentation, essence, gaz, bus, etc)…

    C’est que les buts visés sont la paralysie du système bancaire (mise au ban de la Cote d’Ivoire hors de la BCEAO par la CEDEAO ; décision rapide de la BNP et Société générale de fermer leurs filiales ivoiriennes, vraisemblablement sur ordre), du système d’exportations du café cacao (injonction du gouvernement américain à des multinationales comme Cargill), du réseau diplomatique (reconnaissance d’ambassadeurs parallèles et retrait de l’agrément aux anciens).

    Le danger sociétal de la destruction de la Ville elle même en tant qu’infrastructure: eau, électricité, habitat, transports, est aussi d'abattre tout ce qui fait le quotidien possible – et les conséquences à terme touchent la nature du pouvoir lui-même. On peut se souvenir qu'en Amérique Latine, les pronunciamentos et les dictatures ont provoqué cette même érosion, voire destruction  des classes intermédiaires, et la solution par une dictature militaire à l'ivoirienne et un pouvoir très coercitif n'est pas exclu.

    Mais en fait apparaît aussi dans le camp Ouattara une « stratégie nihiliste » (voire terroriste : c’est ainsi une désinformation médiatique classique met en avant la violence effective de la répression,  quand la déstabilisation de la capitale est le fait des attaquants) qui à terme est incompatible avec les voies diplomatiques et militaires, même si tactiquement elle semble hâter la victoire. C'est celle de la « terre brûlée » ou au mieux ce que ses adversaires nomment ironiquement « dyoulaisation » du pays, en référence à la destruction de l'Etat et de ses appareils techniques (notamment des infrastructures urbaines), et de la formidable régression structurale de  la partie Nord, sous contrôle rebelle.

    Cette démarche « destructrice - régressive » correspond à la formule peut être apocryphe que prêtent ses adversaires à M. Ouattara : « La Cote d’Ivoire peut brûler si je ne suis pas président ... »

     

     

                     ENTENSION DU DOMAINE DE LA LUTTE

     

    La suite de cette troisième étape du conflit, qui  dans sa phase élargie, pourrait mener le Sud au bord du génocide,  serait celui de l' instrumentalisation des identités ethniques en brousse, et en ville, qui pourrait amener une ethnicisation totale des quartiers et des affrontements à l’arme lourde, suivis de transferts de populations, ce que nous avions d’ailleurs prévu depuis décembre 2010.

    Comme au Nord en 2002, la Conquête du Sud prend les civils pour cibles, ou plutôt, en dehors d'Abidjan, comme masse de manoeuvre. Le but est moins de tuer que de terroriser. L’armée rebelle, ou « Forces nouvelles » selon l'acronyme de Marcoussis qui tient autant de l '  « agit- prop » (comme « forces impartiales » ou  « zone de confiance »...), chasse devant elle les autochtones guéré, la guerre se greffant en partie sur les conflits fonciers qui les opposent aux migrants dyoula- provoquant déjà 50000 réfugiés au Liberia.

    Les forces en présence tiennent compte en effet des populations migrantes, qui comme à Abidjan, servent de « réserve civile », d'asile et d’appui à la progression rebelle, ainsi qu’à sa gouvernance.

     Certes électoralement Laurent Gbagbo maîtrise à 54% la capitale, et dans les campagnes du Sud l 'autochtonie krou est d'une grande force symbolique. Mais démographiquement  les nordistes dyoula représentant environ la moitié de la population  de la population d'Abidjan, et autant dans les grandes villes de l'Ouest comme Daloa ou Gagnoa: ce sont sans doute les prochaines cibles pour faire « exploser » la paix civile au Sud- tandis que les attaques entre Duékoué et Toulepleu visent dans l'immédiat une « libérianisation de la guerre »(dans ses formes et dans ses alliances avec les nomades guerriers de ce pays, en attendant Sierra Leone, Guinée, etc.. dans un cycle connu). Et par ailleurs, dans une visée géopolitique constante, le Port de San Pedro, sans lequel le « Ouattaraland » du Nord, enclavé, n’aurait d'autre ressource à terme, qu’une réunification avec le Burkina Faso.

    Cependant l'offensive rebelle, et son long cortège de violences dans la capitale ou en brousse, a peut être un but plus pervers: provoquer l'intervention internationale que l'état major ouattariste demande de manière récurrente.

    Dans cette perspective, des « violences extrêmes » (le modèle rwandais semble inadapté, malgré les massacres envisageables, quant la moitié d'une population est opposée à une autre...), une décision de l'UA, cautionnée par l’ONU, justifierait les positions interventionnistes de la CDEAO. Sous influence nigériane, une nouvelle ECOMOG deviendrait une nouvelle « faction combattante » comme au Liberia ou en Sierra Leone et viendrait, dans cette hypothèse, de Bouaké.

    Feraient ils la jonction, comme le souhaite le camp Ouattara, avec les forces Licorne et ONUCI? Ceux ci sont on le sait, dans la capitale, alors que leur mandat est de protection des civils: seraient-ils attirés par exemple dans les combats de l’Ouest, ou assuraient ils, comme dans la paradoxale alliance autour de la « République du Golf », la coordination d'une force armée multiforme: ECOMOG, Licorne, ONUCI et... Forces rebelles?

     Une escalade meurtrière pourrait s'ensuivre, cauchemar des stratèges étrangers: si les partisans civils de Laurent Gbagbo, les corps francs de l’Ouest et les alliés extérieurs comme l'Angola ou l'Afrique du Sud entraient en lice, la Cote d’Ivoire serait finalement à feu et à sang et deviendrait dès lors ingouvernable pour longtemps! Bien que le modèle rwandais ne soit pas pertinent, celui des violences extrêmes n’est pas exclu : se sentant le « dos à la mer » devant l’offensive dyoula, les sudistes et les partisans de M. Gbagbo dans la capitale pourraient se transformer en contre guérilla ; les partisans occidentaux de M. Ouattara le voient ils vraiment gouverner sur des monceaux de cadavres, répétant la fameuse formule russe à Varsovie : « l’ordre règne »  dans la capitale ?

    Appliquer les règles de Curzio Malaparte semble facile au « commando » pro-Ouattara d'Abobo ; devenir le Bonaparte ivoirien et administrer des ruines serait autrement plus complexe, dans le résistible avènement d'Alassane Ouattara …

    Reste à comprendre la stratégie militaire et politique de Laurent Gbagbo et de ses alliés: ce qui n'est pas « une autre histoire », mais bien, dans une interaction permanente, l'autre versant, l'autre version de la même Histoire.

     

     

     

    [2] Cf. Michel Galy, « Politologie d’une rébellion. Une « gouvernance par la violence » au Nord de la Côte d’Ivoire ? », Cultures & Conflits, 65, printemps 2007.

    [3] Bertrand Badie, 20 janv. 2011, entretien publié sur  Le Monde.fr -

    4 Voir : Patrice Yengo, Dans La Guerre civile du Congo-Brazzaville - 1993-2002 - Chacun aura sa part, Paris, Karthala, 2006.

     

    [5]Curzio Malaparte, Technique du coup d’Etat, Paris, Grasset, 2008.

     

    sur afrique asie:www.afrique-asie.fr

  • Décès de l’élève Justin Zongo Blaise a de quoi s’inquiéter !



    Depuis le 22 février 2011, Koudougou est en feu, et les jeunes sont dans la rue à cause des violences policières. La contagion de la révolte des jeunes scolaires et étudiants a gagné toute la région du centre-ouest, le nord et la capitale du pays. Koudougou est une ville rebelle depuis les crimes impunis du 13 décembre 1998 qui a vu la famille Zongo perdre deux de ses fils avec l’assassinat du journaliste Norbert Zongo. Notre pays a connu un nombre impressionnant de crimes impunis depuis l’accession au pouvoir du capitaine Blaise Compaoré en 1987. Le mouvement trop c’est trop déclenché suite aux meurtres de Sapouy avec les manifestations organisées dans tout le pays pendant plus de trois ans a conduit au procès du seul crime de David Ouédraogo. A Koudougou, les jeunes élèves et lycéens ont participé à ces mouvements et ont commencé à s’éveiller à la conscience politique et citoyenne. L’étincelle qui a mis le feu à la ville meurtrie depuis 1998, est la mort suite aux violences policières d’un jeune lycéen : Justin Zongo. Les autorités régionales contestent la cause du décès de l’élève qui serait mort selon elles de la méningite et non de coups et blessures volontaires de la part des policiers. Le mouvement est vaste et touche tous les secteurs de la jeunesse. Il serait intéressant de rechercher les causes profondes de cette révolte, au lieu de pratiquer la politique du bouc émissaire. Le monde est un village planétaire et les échos des luttes contre les régimes dictatoriaux de l’Afrique du nord résonnent dans les consciences des jeunes du Burkina. La contagion des révolutions tunisienne et égyptienne menace le Burkina par la similitude des longs règnes et les pratiques des pouvoirs.

    Notre pays souffre de l’impunité. Cette gangrène a pris le pays depuis les régimes militaires, singulièrement les coups d’Etat des capitaines. Depuis l’irruption violente des jeunes officiers à la tête du pays, la valeur de la vie humaine s’est beaucoup dépréciée dans notre pays. On en est venu jusqu’à tuer et brûler des êtres humains comme à Sapouy en 1998. Les violations des droits humains se sont beaucoup généralisées sous le capitaine Blaise Compaoré même quand il s’est habillé des couleurs d’un régime issu d’élections. Les forces de police et de gendarmerie sous Blaise Compaoré ne s’embarrassent pas du respect des droits de l’homme comme si elles étaient assurées que rien ne leur arriverait en cas de problème. Et c’est ce que l’on observe depuis des années. A l’impunité au sommet de l’Etat correspond une autre impunité pour les forces de sécurité à la gâchette facile et qui adorent bastonner les prévenus dans les cellules d’arrêt. Les élèves et étudiants sont payés pour le savoir eux qui ont vu tomber sous des balles policières ou gendarmes les élèves Blaise Sidiani et Emile Zigani de Garango, Flavien Nébié de Boussé, ou mourir suite aux mauvais traitements Dabo Boukary, Justin Zongo, le dernier cas à Koudougou. Si notre pays refuse de faire des forces de sécurité des agents civilisés qui agissent en respectant les droits de la personne humaine, nous courons vers la catastrophe. Il apparaît clairement des témoignages de la famille de Justin Zongo qu’il a subi des mauvais traitements à la police et il a porté plainte par deux fois sans que le procureur du Faso ne fasse une enquête sérieuse pour situer les responsabilités. Le procureur reconnaît lui avoir conseillé de revenir après s’être soigné lors de sa seconde plainte. On peut se demander à juste titre dans quelles conditions l’élève est venu le voir la seconde fois ? Si le procureur reconnaît avoir donné des conseils aux policiers lors de sa première plainte, admet-il que celle-ci était justifiée ? L’impression générale est que les autorités régionales de Koudougou ne nous disent pas toute la vérité. Et c’est là les raisons de la colère, car les élèves et les parents de Justin Zongo l’ont vu revenir de la police blessé. C’est curieux que pour une querelle d’adolescents les policiers se mettent à battre un jeune qui en meurt, il y a de quoi être excédé. Quel exemple voulaient-ils lui donner ces policiers qui recourent à l’argument de la force contre lui ? On comprend que la colère monte et que les jeunes de Koudougou solidairement descendent dans la rue pour réclamer vérité et justice. Cette manifestation est le signe du refus que les forces de l’ordre agissent en brutes sauvages avec des adolescents au lieu de leur enseigner le bon comportement, à commencer par le respect et à parler à leur intelligence. Les forces de l’ordre savent elles dans notre pays ce qu’est la dignité humaine ? Si un garçon (en classe de 3è) se bat avec une fille, a-ton besoin d’user de la force pour lui faire comprendre l’utilité de se comporter avec galanterie envers ses camarades filles ? Et l’on se demande comment les forces de l’ordre ont pu user de balles contre les manifestants pour entraîner d’autres cas de décès suite à leurs blessures. Le régime de Blaise Compaoré a toujours protégé sa garde prétorienne. Au plus fort de la crise suite à l’assassinat de Norbert Zongo, Blaise Compaoré avait promis la réorganisation et le ré-casernement du régiment de sécurité présidentielle impliqué dans de nombreuses disparitions dans le pays dont les assassinats de David Ouédraogo et de Norbert Zongo. Que des paroles en l’air ! Des membres de la garde de sécurité présidentielle ont été condamnés dans le dossier David Ouédraogo, mais cela n’est pas allé au-delà. Le dossier Norbert Zongo n’a pas été jugé et les crimes de Sapouy sont impunis. Quand on regarde encore aujourd’hui, le régiment de sécurité présidentielle est toujours aussi puissant que par le passé et le site de la nouvelle présidence à Ouaga 2000 est une caserne puisque c’est aussi le siège du régiment de sécurité présidentielle.

    Le fleuve de la révolution coule du nord au sud

    Le fait que le président Blaise Compaoré n’ait pas tenu sa parole donnée dans un discours télévisé est interprété par les éléments les plus réactionnaires des forces de l’ordre comme un blanc-seing, une caution aux pratiques barbares, puisque les criminels ne sont pas jugés sauf ceux de David Ouédraogo et que les mêmes suspectés dans l’affaire Norbert Zongo n’ont pas été inculpés et le seul d’entre eux qui l’a été a bénéficié d’un non-lieu. Nous sommes à une époque où la jeunesse réclame justice et liberté particulièrement en Afrique du nord. Des régimes qui se sont assis sur la terreur des décennies durant sont en train de tomber un a un. Après Ben Ali de Tunisie, ce fût le tour de Moubarak d’Egypte, c’est actuellement sous la tente de Kadhafi que le feu brûle. Bien malin celui qui peut garantir à Blaise Compaoré qu’il peut y échapper. La sagesse recommande au pouvoir de ne pas s’amuser lui-même avec les allumettes, dans une savane sèche. Et pour cela, il devrait comme l’a fait El Béchir du Soudan renoncer publiquement à toute révision de l’article 37 de la Constitution, à une succession dynastique. Beaucoup de rancœurs et de frustrations existent dans notre pays depuis que certaines fortunes se sont construites à l’ombre du palais présidentiel et du clan Compaoré. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Et le président Blaise Compaoré qui a été sage en ne se rendant pas à Abidjan suite aux menaces de Blé Goudé, serait bien inspiré d’être aussi prévoyant dans la conduite des affaires de son pays pour que son dernier mandat constitutionnel se termine bien, qu’il puisse bénéficier d’une retraite bien méritée et qu’il ne connaisse pas le sort de Ben Ali qui a pris le pouvoir comme lui en 1987, ou celui de Moubarak, ou de Kadhafi qui n’est pas enviable quelle qu’en soit l’issue finale. Car on n’est plus un homme quand on en vient à faire tirer sur son peuple. On n’a aucune dignité quand on s’impose à son peuple qui réclame la liberté et le changement. Le monde entier réclame le changement, la jeunesse burkinabè réclame le changement, le pays a soif de changement. Cette vérité, le pouvoir doit la comprendre et l’accepter. Ce fleuve impétueux qui a pris sa source en Tunisie est en train d’irriguer toute l’Afrique par sa révolution. Le désert du Sahara ne pourra pas lui faire barrage. Il coule pour emporter dans ses torrents les présidents à vie, les dictateurs de tous acabits, les fraudeurs aux élections, tous les hommes forts qui prennent en otage le destin de leur peuple.

    Sana Guy

    source : l'indépendant

    L'indépendant est un journal burkinabé fondé par Norbert Zongo, journaliste assassiné le treize Décembre 98.

    Après avoir commencé une enquête sur la mort mystérieuse de David Ouedraogo, le chauffeur de François Compaoré, le frère du président burkinabè Blaise Compaoré, Norbert Zongo est assassiné le 13 décembre 1998, avec les trois personnes qui l'accompagnaient (Blaise Ilboudo, Ablassé Nikiéma et Ernest Zongo), soulevant une très vive émotion à Ouagadougou, à travers tout le pays mais aussi dans les pays voisins. En réaction, de nombreuses manifestations ont eu lieu dans tout le pays, les plus violentes ont été enregistrées à Koudougou (à l'ouest de Ouagadougou), où était né Norbert Zongo. Les partisans du pouvoir organisés en milice et armés de gourdins se sont livrés à une chasse aux manifestants dans plusieurs villes du pays.

    Norbert Zongo et trois proches ont été retrouvés morts et calcinés dans leur véhicule le 13 décembre 1998 à une centaine de kilomètres au sud de Ouagadougou, sur la route de Sapouy.

    Des artistes lui ont rendu hommage:spip.php?article32

    écouter aussi x7r9nj_clip-artistes-unis-pour-norbert-zon_music

     

    Une pétition pour que justice soit rendue peut être signée iciindex.html

     

  • Kinshasa tire les leçons de la Côte d’Ivoire/ colette braeckman

    4 janvier 2011

    La lutte pour le pouvoir en cours en Côte d’Ivoire a des répercussions au Congo, où des élections présidentielles sont prévues pour novembre prochain : le ministre de l’Information et porte parole du gouvernement Lambert Mende Omalanga a déclaré qu’il était envisagé de proposer une modification de la Constitution, afin de remplacer le scrutin présidentiel à deux tours par une élection à un tour seulement. Cette réflexion était déjà en cours, pour des raisons budgétaires entre autres, mais les évènements de Côte d’Ivoire pourraient précipiter la décision : «nous avons frôlé le pire en 2006 » assure le ministre » et nous voulons aujourd’hui, à tout prix, éviter tout risque de dérive identitaire, comme en Côte d’Ivoire, en Guinée ou au Kénya… »


    Cette décision confirme que la situation à Abidjan passionne les pays du Golfe de Guinée, mais aussi l’opinion congolaise où l’on trace quelquefois des parallèles entre l’histoire des deux pays, les argumentaires utilisés par les parties en présence et les modalités de la crise.
    Au départ, dans les deux pays, au début des années 90, il y avait un dictateur vieillissant, ami de l’Occident et en particulier des anciennes puissances coloniales, la Belgique et la France. Mobutu comme Houphoüet Boigny apparaissaient également comme des relais régionaux, intervenant ici comme « sages », des médiateurs, ou là comme des boutefeux : l’Angola –qui ne soutient pas l’idée d’une intervention militaire contre Laurent Gbagbo- n’a pas oublié comment les armes destinées à Savimbi transitaient par le Zaïre de l’époque tandis que le leader de l’Unita était le bienvenu à Abidjan.
    Tout bascula lorsque l’exigence de démocratisation toucha l’Afrique : dès 1990, Mobutu fut lâché par les Belges, suivis par les Européens et en 1993, les funérailles d’Houphoüet furent aussi celles d’une certaine Françafrique. Les modalités de la succession furent différentes : en Côte d’Ivoire, le dauphin désigné, Henri Konan Bédié, finalement élu en 1995, fit face à un challenger de poids, le Premier Ministre du « Vieux », Alassane Ouattara, qui dès le décès du patriarche avait annoncé son intention de lui succéder.
    Si Ouattara, venu des milieux financiers internationaux et formé aux Etats Unis, avait été chargé de mettre en œuvre des politiques d’austérité impopulaires, c’est aussi parce que beaucoup ne le considéraient pas comme un Ivoirien de souche. De la même manière que quelques années plus tôt, Kengo wa Dondo, Tutsi d’origine, avait été chargé de remettre de l’ordre dans les finances de Kinshasa. En Côte d’Ivoire, Konan Bédié mena campagne contre son rival Ouattara en inventant le concept d’ « ivoirité ». Cette exclusive, au Congo, allait se traduire par celui de « nationalité douteuse » puis, lors des élections de 2006, par la «congolité ».
    Même si les modalités de la succession furent différentes dans les deux pays, la guerre, elle, allait être au rendez vous.
    A Kinshasa, alors que la France aurait souhaité associer Kengo wa Dondo à la succession d’un Mobutu déclinant, les Américains s’étaient choisi un autre « homme fort » dans la région, sinon deux : Paul Kagame au Rwanda et au Burundi Yoweri Museveni. Ces deux « nouveaux leaders » entendaient diriger à distance l’immense Congo sinon le morceler, avec l’assentiment de certains milieux américains.
    Dès que fut dissipée l’euphorie suscitée par la chute de Mobutu, tous les Occidentaux, Belges compris, s’entendirent sur un point commun, qui ressemble étrangement aux sentiments qu’inspire aujourd’hui Gbagbo : la détestation de la « communauté internationale ». Laurent Désiré Kabila, initialement choisi comme simple porte parole des rebelles, n’avait pas triché aux élections, mais il s’était « autoproclamé » chef de l’Etat, entendait exercer ses prérogatives et encourager un développement autocentré. La conclusion ne tarda pas : il n’était pas l’homme qu’il fallait.
    Le scénario de la deuxième guerre du Congo, lancée en août 1998 au départ du Rwanda, inspirera plus tard celui de la Côte d’Ivoire : des rebelles, entraînés dans les pays voisins (le Rwanda, l’Ouganda comme plus tard le Burkina Faso) dénoncent les discriminations, réelles ou exagérées, dont leur groupe ethnique est victime ; ils s’emparent d’une partie du territoire, l’occupent, et envoient ses ressources vers les pays frontaliers, le Rwanda et l’Ouganda en l’occurence. Les voisins de la Côte d’Ivoire feront de même : le Ghana, le Burkina Faso, bénéficient de l’exportation de matières premières venues de Côte d’Ivoire, le diamant, le cacao…
    Au Congo, en 1998, la communauté internationale choisit de qualifier de « guerre civile » une agression venue de l’extérieur et qui n’est pas soutenue par les populations de l’est ; elle refuse de s’interposer et convoque une conférence de paix dont les dés seront pipés : à Lusaka, en 1999, les rebelles congolais sont mis sur le même pied que les représentants du pouvoir central, ce qui permet de mettre en minorité l’indésirable Laurent Désiré Kabila. En outre, l’argument des droits de l’homme est habilement utilisé pour discréditer le vieux maquisard : alors que l’on sait aujourd’hui, grâce au « mapping report » de l’ONU, que les massacres de réfugiés hutus ont essentiellement été commis par des rebelles sous les ordres de l’armée rwandaise, ou par les commandos de Kagame lui-même, c’est à Kabila que l’on fait porter la responsabilité des tueries. Alors qu’à Lusaka ses émissaires ont cédé aux pressions, Kabila se tourne alors vers la rue, où des manifestants dénoncent la capitulation.
    Il faudra attendre 2002 pour que la roue tourne.
    Auparavant, le 16 janvier 2001, le coriace président a été victime d’un assassinat dont les commanditaires sont toujours demeurés dans l’ombre.
    En Côte d’Ivoire, après que le général Gueï se soit brièvement emparé du pouvoir, des élections ont lieu en 2000 mais Alassane Ouattara comme Henri Konan Bédié sont empêchés de se présenter. Laurent Gbagbo, issu de l’opposition, l’emporte contre le général Gueï et comme ce dernier conteste le résultat d’un scrutin de toutes manières hypothéqué par la mise à l’écart de deux personnalités de poids, il recourt à son arme préférée : la rue. Gbagbo avoue lui-même que les conditions de cette élection étaient « calamiteuses » et promet un gouvernement d’union nationale. La campagne de dénigrement est immédiate : les partisans de Gbagbo, qui tiennent la rue, sont accusés d’avoir commis un massacre de Duouilas (musulmans du Nord) à Yopougon (un quartier populaire d’Abidjan). Le président mal élu est accusé d’avoir repris à son compte le thème de l’ « ivoirité » cependant inventée par Bédié, des campagnes sont menées contre le cacao ivoirien, la première ressource du pays, car des enfants présentés comme esclaves sont employés dans les plantations du Sud…
    En 2002, l’éclatement de la guerre ne surprend guère ceux qui étaient passés par Ouagadougou : les rebelles, des Ivoiriens du Nord mais aussi des combattants recrutés dans tous les pays sahéliens, s’étaient entraînés durant des mois au Burkina Faso, avec la bénédiction du président Blaise Compaoré. La France accepte cependant de s’interposer pour empêcher la chute de la capitale, elle ne fait pas jouer les accords de défense mais le contingent de la Force Licorne se déploie dans une « zone de confiance » qui bloque l’avance des rebelles et coupe le pays en deux.
    Lorsqu’en 2003 la France, avec de Villepin aux Affaires étrangères, convoque toutes les parties ivoiriennes dans un lycée de Linas Marcoussis, la « formule de Lusaka » déjà utilisée au Congo est recyclée : les rebelles sont placés sur pied d’égalité avec les représentants du gouvernement et ces derniers se voient sommés d’accepter un « gouvernement d’union » dans lequel les représentants des Forces nouvelles occuperont des postes clés, la défense et la sécurité. En outre les deux armées seront fusionnées. Gbagbo, placé devant le fait accompli et galvanisé par son épouse Simone, plus intraitable que lui, et par Charles Blé Goudé, le leader des « jeunes patriotes »recourt une fois encore à la rue : les foules en colère envahissent Abidjan et s’en prennent aux ressortissants français.
    Au Congo, dès 2001, la négociation a repris avec Joseph Kabila, plus malléable que son père. Il a compris que, provisoirement en tous cas, mieux valait plier : en échange du départ des troupes étrangères et de la réunification du pays, les principaux groupes rebelles (le MLC de Bemba et le RCD de Ruberwa, proche du Rwanda) sont intégrés au pouvoir de Kinshasa. Est ce un hasard si le RCD se voit confier la défense et la sécurité, si Jean-¨Pierre Bemba a la haute main sur l’économie ? De 2002 jusque 2006, Joseph Kabila rassure les Occidentaux par sa modération ; il fait promulguer un Code Minier extrêmement ouvert aux investissements étrangers, promet de privatiser les entreprises publiques et donne tous les gages que lui demande le CIAT (comité d’accompagnement de la transition, composé d’ambassadeurs étrangers). Il est récompensé de sa modération, non seulement par le vote des électeurs (54%) mais aussi par le fait que son rival Jean-Pierre Bemba se retrouve entre les mains de la Cour pénale internationale. En outre, les accords de paix prévoient l’intégration des forces rebelles au sein de l’armée gouvernementale, avec l’appui de la communauté internationale.
    En Côte d’Ivoire, d’autres accords, signés à Ouagadougou cette fois, avec Compaoré comme médiateur, prévoient eux aussi des élections générales supervisées par les Nations unies. Auparavant, les provinces du Nord, tenues par les rebelles, devraient être désarmées, les différentes armées intégrées ou démobilisées. En outre, Guillaume Soro, l’un des leaders de la rébellion, deviendra le Premier Ministre de Gbagbo : ici aussi les rebelles entrent au cœur du pouvoir.
    Au Congo, comme en Côte d’Ivoire, le volet militaire s’avère un échec : dans le premier cas, l’intégration des divers groupes armés, basée sur le principe de l’impunité, introduira dans une armée déjà faible et corrompue des hommes sans foi ni loi, des militaires étrangers, ce qui privera Kabila du plus important des instruments de sa souveraineté, une armée fonctionnelle. En outre, l’Est du pays n’ayant pas été désarmé, des rébellions comme celle de Nkunda ou d’autres en gestation font peser sur Kinshasa une sorte d’épée de Damoclès.
    En Côte d’Ivoire, les groupes d’autodéfense et autres milices constitués dans le Sud n’ont jamais été réellement démobilisés ou intégrés et ils demeurent une masse de manœuvre entre les mains de Charles Blé Goudé, le ministre de la Jeunesse de Gbagbo, comparable aux milices mai Mai qui avaient appuyé Kabila dans l’Est du Congo et dont certains membres devinrent de redoutables bandits.
    Dans le Nord, les rebelles des Forces Nouvelles, qui n’avaient pas été désarmé et avaient gardé leurs structure de commandement ont été accusées d’intimider les électeurs, ce qui permis au « camp Gbagbo » de mettre en cause la crédibilité du scrutin et d’annuler le vote dans neuf circonscriptions.
    Si les Congolais craignent que le « scenario ivoirien » se produise chez eux en 2011, c’est aussi parce que Joseph Kabila, en plus de la reconstruction des infrastructures, a aussi « ouvert je jeu », passé d’importants accords avec les Chinois et diversifié les partenaires. Les termes des attaques, reposant sur des faits réels et sur un incontestable durcissement du régime, se dessinent déjà : la corruption de l’entourage présidentiel, les violations des droits de l’homme.. Quant à Laurent Gbagbo, s’il n’ a pas réellement touché aux intérêts français (Total vient de se voir accorder un important champ pétrolier, Bouygues et Bolloré n’ont rien perdu) il a lui aussi fait jouer les appels d’offres, invité de nouveaux acteurs économiques, laissé s’implanter les Libanais. La France a vu disparaître son hégémonie d’autrefois, de la même manière qu’au Congo, les Européens doivent désormais côtoyer de nouveaux partenaires.
    Derrière le maintien ou non de Gbagbo au pouvoir se joue le contrôle du Golfe de Guinée, cet Eldorado pétrolier que Français ou Américains, en perte de vitesse dans le monde arabe, et unis pour cette fois, ne souhaitent pas voir passer en d’autres mains. A leurs yeux, Alassane Ouattara, ami personnel de Sarkozy, ancien directeur du FMI, gestionnaire libéral et avisé, représente un interlocuteur beaucoup plus crédible que Gbagbo le nationaliste.
    A l’instar de bon nombre d’Africains, l’opinion congolaise observe l’exceptionnelle unanimité de la communauté internationale à propos de la Côte d’Ivoire et se demande quel est le véritable enjeu de l’épreuve de force en cours.
    Quant au gouvernement de Kinshasa, issu de la majorité présidentielle, il n’entend pas se laisser piéger dans un scrutin à deux tours qui permettrait à tous les candidats de l’opposition de se rallier à une candidature commune, dirigée contre le président sortant et il envisage de passer à un simple scrutin majoritaire…